Jack l'éventreur

Publié le par Koloss


Depuis plus de cent ans, les crimes du meurtrier le plus célèbre de tous les temps font couler autant d’encre qu’a été versé de sang !

Révélé au public victorien par une lettre adressée le 25 septembre 1888 aux forces de police, le surnom de "Jack L’Eventreur" est apparu en pleine période d’effervescence sociale, politique et scientifique. Il fut à la fois une nouvelle source de mythes pour le public en mal de sensations, un prétexte de débat politique entre libéraux et conservateurs et l’occasion pour les autorités londoniennes d’éprouver la fragilité de leurs techniques d’enquête.

Entre août et novembre 1888, une vague de meurtres visant les prostituées de Whitechapel déferle dans les bas-fonds de Londres. Les policiers font montre d’une incroyable impuissance face au tueur qui devient dans la presse une sorte de "croque-mitaine". Succombant au syndrome de Stockholm, la population est à la fois terrifiée et fascinée par cette folie meurtrière et Jack l’Eventreur ne tarde pas à devenir un personnage mythologique, mi-homme mi-démon.

En effet, à la fin du XIXème siècle, l’Angleterre victorienne s’est retrouvée prisonnière d’un carcan socio-culturel qui réprimait tout ce qui s’écartait des règles de bienséance et des valeurs établies. Or, dans ce contexte de contrastes où la pauvreté de certains milieux s’opposait à la richesse de la bourgeoisie, tout ce qui pouvait transgresser la morale devenait une source d’intérêt et de fascination. C’est l’époque où des monstres célèbres comme Dracula, Frankenstein ou le Dr Jeckyll voient le jour dans la littérature d’épouvante et remportent un franc succès auprès d’un public avide de détails insolite et interdits.

L’affaire de Whitechapel est donc une aubaine pour les journaux qui réussissent à capturer l’attention morbide d’une population de plus en plus instruite et à l’étroit dans son système de valeurs.

Tout commence par le meurtre de Mary Ann Nichols, dite "Polly" le vendredi 31 août 1888. Il est 3h40 du matin lorsque Charles Cross découvre le cadavre mutilé d’une femme âgée de 43 ans. Ironie du sort : elle avait été mise à la porte de chez elle deux heures plus tôt par son propriétaire qui lui réclamait son loyer. "J’aurais bientôt de quoi payer" avait-elle répondu. "Regarde le beau chapeau que j’ai là…". Se sentant plus élégante pour attirer les clients, elle avait payé de sa vie ses déambulations nocturnes.

Les journaux s’emparent de l’histoire et n’hésitent pas à relier l’assassin de Mary Ann Nichols aux meurtres d’Emma Smith et de Martha Tabram survenus respectivement le 3 avril et le 6 août de la même année.

Un suspect surnommé "tablier de cuir" est désigné par les prostituées comme un client agressif. Mais la police n’obtient ni son nom, ni son adresse. Comme seul indice, elle sait que le tablier de cuir est la tenue de travail des bouchers, charpentiers et cordonniers, emplois largement occupés à cette époque par la population juive londonienne.

Le 8 septembre à 5h30, Annie Chapman est aperçue pour la dernière fois en compagnie d’un individu portant un long manteau en forme de cape. Elle est retrouvée égorgée et éventrée une demi-heure plus tard par John Davis dans la cour intérieure du n°29 d’Handbury Street. Le meurtrier s’est échappé sans difficulté en se mélangeant à la foule matinale. Aujourd’hui, on raconte que le fantôme d’Annie Chapman hante encore cette rue chaque anniversaire de sa mort.

La tension monte car la presse renforce la thèse du tueur au tablier de cuir en rapportant la découverte d’un tel indice près du cadavre de Chapman. La population s’en prend alors aux juifs et la police intensifie tant bien que mal ses recherches. Or, sans doute pour calmer les esprits, John Pizer, un suspect de 36 ans, est arrêté le 10 septembre par le Sergent William Thick au 22 Mulberry Street mais rapidement mis hors de cause par de solides alibis.

Le 30 septembre vers 1h00, Louis Diemschutz qui revient du club où il travaille est alerté par le comportement de son poney qui refuse d’entrer dans la cour de son logement. Constatant la présence d’une femme allongée derrière la barrière, il la soupçonne d’abord d’être sa propre femme, en état d’ébriété. Mais il découvre avec horreur le cadavre d’Elizabeth Stride, la gorge tranchée, probablement la troisième victime de Jack l’Eventreur. Contrairement aux autres, elle n’a pas été éventrée. Ce qui conduit la police à penser que le meurtrier a été dérangé dans sa besogne par l’arrivée de l’attelage. Mais pas assez tôt…

La veille, à 8h30 du soir, un policier arrêtait Catherine Eddowes pour ébriété sur la voie publique et l’emmenait au poste de Bishopsgate. Sitôt dessaoulée, elle était relâchée 4 et demi heures plus tard.

A 1h35, on la voit en compagnie d’un client potentiel qu’elle n’hésite pas à toucher. Dix minutes plus tard, P.C. Watkins alerte la police. Il vient de trouver le corps atrocement mutilé de Catherine à Mitre Square. Sans doute frustré de ne pas avoir pu terminer son travail tranquillement sur Annie Chapman, le tueur s’en est pris à une autre prostituée en redoublant de violence. Dans son massacre, il a égorgé sa victime, l’a éventrée et lui a tailladé le corps, crevé les yeux, lacéré le nez et ôté l’utérus ainsi qu’un rein ! Cette effroyable mise en scène semble avoir fortement inspiré la créativité de Madame Tussaud pour la Chambre des Horreurs de son célèbre musée puisque l’horreur répugnante a été fidèlement reproduite et ne manque pas de satisfaire l’appétit macabre des touristes.

La même nuit, vers 2h50, le constable Alfred Long met la main sur un morceau de vêtement ensanglanté dans la cage d’escalier du n°48 de Glouston Street. C’est ici que le meurtrier s’est essuyé les mains et la lame de son couteau avant de prendre la fuite. Il a également écrit à la craie sur une porte "les juifs sont ceux qui ne seront pas blâmés pour rien". Cherche-t-il à adresser un message à la police ? Ou une fausse piste ? Quoi qu'il en soit, le message fut effacé pour éviter d’éventuelles émeutes. Bavure qui ôta aux enquêteurs la possibilité d’obtenir l’écriture du tueur ?!

Après ce double meurtre, une lettre signée Jack l’Eventreur et adressée à la Central New Agency est immédiatement publiée. Le surnom que le tueur s’est donné attise l’imagination du public, même si ce courrier est suspecté d’être le canular d’un journaliste.

C’est le 9 novembre que l’Eventreur va disparaître aussi mystérieusement qu’il est apparu. Mais avant de devenir une énigme, il inscrit un dernier crime dans le summum de l’horreur. Entre 3h30 et 4h00, un hurlement crève le silence de la nuit. Malgré la signification évidente du cri ("Au meurtre !"), personne n’y prête attention. Plus tard, un percepteur frappe à la porte pour réclamer à Mary Jane Kelly, une irlandaise de 35 ans, le paiement de son loyer. N’obtenant pas de réponse, il glisse un œil par la fenêtre et aperçoit une effroyable scène de crime. La sauvagerie du tueur a été telle qu’il est pratiquement impossible de reconnaître la victime. Et pourtant, il s’agit bien de la dernière victime de Jack L’Eventreur, celle qu’on a entendu appeler au secours pendant la nuit et que personne n’a arraché aux mains déchaînées du tueur sans pitié.

L’automne cède la place à l’hiver sans qu’aucun autre crime ne soit attribué à l’Eventreur de Whitechapel. Toutes les hypothèses sont avancées pour déterminer l’identité du tueur. Et même si ses motivations moralisatrices semblent évidentes puisqu’il s’est attaqué uniquement à des prostituées, le vrai mobile n’a jamais été clairement établi. Les victimes, d’âge et d’apparences distincts, ne se connaissaient pas entre elles et étaient toujours saoules au moment des faits. Le tueur cherchait-il à exposer au monde victorien la décadence que beaucoup se refusait de voir ? Ou bien suivait-il un plan plus personnel nourri de démence et de stratégie ? Le profil psychologique de ce serial killer est un véritable cas d’école pour les "profilers". Le prototype même du monstre caché derrière le respectable gentleman. Car pour de nombreux spécialistes, il ne faisait qu’aucun doute que le meurtrier était de suffisamment bonne présentation pour gagner la confiance de ses victimes.

Pour remonter sa piste, la bonne méthode consisterait à passer son modus operandi à la loupe. Sa manière de procéder était quasi chirurgicale, au sens propre comme au sens figuré…

Il séduisait des proies faciles puisqu’en état d’ébriété et désespérément à la recherche d’un loyer pour éviter l’expulsion. S’attaquant à des femmes sans défense et peu méfiantes, il s’arrangeait pour se retrouver seul avec elles. Une fois, face à face, il profitait que leurs mains étaient occupées à remonter leurs jupons pour les étrangler jusqu’à les rendre inconscientes si elles n’étaient pas déjà mortes. Puis, il les allongeait sur le côté, leur tranchait la gorge de façon à ne pas être touché par les flots de sang et procédait à d’autres mutilations. Parfois, il prélevait un organe en guise de trophée mais toujours avec une grande minutie. C’est ainsi qu’il procéda sur le cadavre de Catherine Eddowes en ôtant un rein sans abîmer les organes adjacents. D’après les chirurgiens qui examinèrent les corps, cette opération ne pouvait avoir été menée que par un individu doté de sérieuses connaissances en anatomie.

Jack l’Eventreur était-il donc médecin ? Le premier suspect fut présenté comme tel. En 1894, l’inspecteur Sir Melville Macnaghten chargé de l’enquête, rédigea un rapport et avança le nom de M.J. Druitt comme son meilleur suspect. Selon lui, Druitt était un docteur âgé de 41 ans qui s’est suicidé peu de temps après le meurtre de Kelly. En réalité, c’était un avocat de 31 ans reconverti dans le professorat ! Les allégations de Macnaghten ont alors vite perdu de leur crédibilité.

En 1903, Frederick Abberline, campé par le génial Michael Caine dans un téléfilm sur Jack l’Eventreur, sans doute la meilleure réalisation à ce jour sur les aventures du tueur, suspecta Severin Klosowski alias George Chapman. Mais les études récentes en "profiling" ont écarté la piste de ce célèbre empoisonneur.

En 1910, Sir Robert Anderson, commissaire adjoint à la Metropolitan Police, écrivit dans ses mémoires que l’Eventreur était un juif polonais vivant dans la zone des crimes. L’inspecteur chef Swanson, à la tête des opérations à l’époque des faits, annota les mémoires d’Andersen en précisant que ce juif polonais s’appelait Aaron Kosminski. Mais tous les deux se trompaient sur de nombreux points, notamment le profil psychologique du suspect, et cette thèse fut abandonnée.

D’autres noms tels que Michael Ostrog ou Francis Tumblety ont circulé sur les listes des suspects. Mais ce n’est pas tout. Les différentes décennies du XXème siècle n’ont pas été avare en hypothèses même fantaisistes ! Par exemple, une théorie sur la culpabilité du Prince Albert Victor, Duc de Clarence et petit-fils de la Reine Victoria, a été publiée dans les années 70. A cette époque, tout le monde voyait une personnalité célèbre derrière le masque de l’Eventreur.

Pour célébrer le centenaire de cette énigme, de nombreux ouvrages furent publiés durant la décennie suivante. Un profil criminel du tueur a même été établi par une unité de recherches du FBI.

Mais le meilleur rebondissement dans cette affaire, officiellement close depuis 1892, fut la découverte du journal intime de Jack l’Eventreur en 1992 et l’analyse qui en fut faite par une journaliste du nom de Shirley Harrison. D’après des enquêtes menées en parallèle sur une affaire criminelle remontant à la même époque des faits, le journal serait celui d’un marchand de coton du nom de James Maybrick qui vécut à Liverpool et fut empoisonné par sa femme Florie. Pour Harrisson, il ne fait qu’aucun doute que le manuscrit est authentique et que les détails racontés par son auteur relient Maybrick et l’Eventreur. Pourtant, sur leurs gardes depuis le canular des Carnets d’Hitler, les experts n’ont pas retenu cette thèse plus qu’une autre.

Il reste une solution : la conspiration ! Selon certains, le nom du tueur est largement connu des services de police mais tenu secret pour des raisons inavouables. Et si c’était le cas, la vérité ne tarderait pas à exploser !

Qu’est-ce qui fait la richesse de ce mythe ? Son secret ! D’aucuns pensent que, pour maintenir la suspense, il n’est pas souhaitable que l’affaire soit résolue. Or, compte tenu du fait que de nombreuses archives ont été perdu et que la police de l’époque n’avait pas encore accès aux méthodes modernes de criminologie, le mystère sur l’identité de l’Eventreur a encore de beaux jours devant lui. D’autant plus qu’en 1888, les seuls moyens d’appréhender un meurtrier était de l’attraper sur le fait ou d’attendre qu’il se constitue prisonnier en confessant ses crimes. Dommage…

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